La nouvelle offensive des historiens de garde

Depuis quelques années, chaque rentrée voit les historiens de garde reprendre leur offensive contre l’histoire scolaire. Il y avait eu en 2010 une pétition adressée à Luc Chatel, « Notre histoire forge notre avenir », lancée à l’initiative de Dimitri Casali, et signée entre autres par Max Gallo, Stéphane Bern et Eric Zemmour ; la sortie en 2011 de L’Altermanuel d’histoire de France du même Casali, qui avait bénéficié d’un impressionnant relais médiatique ; puis en 2012 les dossiers du Figaro Magazine et du Figaro Histoire, ce dernier appelant ouvertement au retour du roman national à l’école…tout en faisant la promotion du dernier Casali, L’histoire de France interdite.

Cette année, l’offensive a été lancée sur deux fronts, et avec les méthodes bien connues des historiens de garde : tir de barrage médiatique, et enchaînement de contrevérités. Une fois encore, cela a coïncidé avec la sortie d’un ouvrage de Dimitri Casali, mais également avec une polémique (en grande partie fabriquée) sur l’allègement des programmes d’histoire en 3e et en Terminale.

CASALI ET LE « VIEILLARD PÉTAIN »

Le compte twitter de Franck Ferrand le 2 septembre
Le compte twitter de Franck Ferrand le 2 septembre

Dès le 2 septembre, Franck Ferrand a ouvert le feu en invitant Dimitri Casali dans son émission « Au cœur de l’histoire » (sur Europe 1), pour une véritable opération de communication ayant pour objet la réédition par Armand Colin du célèbre manuel Lavisse, « augmenté » par l’historockeur.

L’émission a surtout valu pour les propos de Casali et sa manière d’envisager l’histoire. Le début de l’intervention des deux hommes est consacré à la déploration du temps perdu de Lavisse, une époque où, selon les historiens de garde, les gens connaissaient mieux leurs leçons que maintenant :

Ce manuel [le Petit Lavisse] expliquait correctement 2000 ans d’histoire comme si un lien charnel reliait tous les Français entre eux et leur donnait envie de continuer ce lien.

L’histoire est donc assimilée à la célébration des liens charnels, voire sanguins, comme le prouve la suite de l’intervention de Dimitri Casali :

Lavisse fait appel aux sentiments, à l’émotion, c’est-à-dire que cette histoire, il s’agit de chair et de sang. Comme il dit, il s’agit de la chair de notre chair et du sang de notre sang. Quand il fait parler Jeanne d’Arc par exemple, il dit « Jeanne d’Arc a redonné courage à Charles VII, parce que cette petite paysanne avait compris que la France était un vieux pays, elle lui a parlé de saint Louis et de Charlemagne parce que cette fille du peuple savait que la France avait été grande. » C’est magnifique. Et ensuite, il donne des exemples. Moi-même, quand je parle du maréchal Pétain, j’ai expliqué qu’il avait 86 ans quand il prend… euh… quand il est nommé chef de l’État français, et 86 ans, c’est un naufrage.

On reconnaît bien ici la volonté des historiens de garde d’une histoire « incarnée ».  Toutefois, le passage, cité in extenso (moins les interruptions de Franck Ferrand) mérite que l’on s’y attarde. Passer des liens du sang à Jeanne d’Arc est pour le moins déroutant. Mais c’est surtout l’allusion, dans la suite du discours, à Philippe Pétain qui interroge. On peut se demander ce qu’elle vient faire là, surtout que Dimitri Casali, sur une radio nationale, se contente tranquillement de reprendre la thèse du « détournement de vieillard » lancé notamment par les avocats du Maréchal lors de son procès en 1945 et repris par de Gaulle dans ses mémoires de guerre pour des raisons électoralistes. Depuis, nombre d’historiens ont montré que Pétain était pleinement conscient de ses actes et qu’il avait souvent impulsé la politique vichyste (notamment les lois antisémites). À force de vouloir promouvoir une légende dorée en lieu et place de l’histoire de France, Dimitri Casali en vient presque à réhabiliter des figures douteuses.

 LE PETIT LAVISSE « CONFISQUÉ PAR CASALI »

Capable de publier au moins un livre par an (à l’instar d’autres historiens de garde comme Max Gallo), Dimitri Casali s’est attaqué cette année au célèbre Petit Lavisse, bénéficiant, et c’est là que le bât blesse, de l’aide des éditions Armand Colin.

Plusieurs voix se sont élevées contre cette réédition, et nous nous contenterons ici de les relayer et d’y renvoyer le lecteur pour plus de détails.

casali_lavisseSur le site Aggiornamento Hist-Géo1, Éric Fournier montre les « accents crypto-barrésiens » de l’introduction de l’ouvrage de Lavisse par Casali. Puis, dans la prolongation de Lavisse, une vision quelque peu tronquée de la Seconde Guerre mondiale, avec l’absence des termes « collaboration » et « collaborateurs » (on se rappelle de la timidité d’un Lorànt Deutsch à évoquer l’occupation dans Métronome, et sa réhabilitation, aux côtés de Patrick Buisson, de l’homme Céline) et l’insistance sur la sénilité de Pétain que nous avons évoquée plus haut. A l’instar d’un Jean Sévillia, l’un des historiens de garde les plus radicaux, Dimitri Casali se permet des allusions douteuses aux rapports entre la France et les musulmans. Il prend pour cela l’exemple de la guerre d’Algérie, et la volonté de De Gaulle d’accorder l’indépendance à l’Algérie à cause de l’impossibilité « d’intégrer les huit millions de musulmans algériens ». Pour citer Éric Fournier, Casali réduit donc la guerre d’Algérie à « une incompatibilité essentialisée entre les « musulmans » et la « communauté nationale » malgré tous ses efforts pour les intégrer ». Cela n’a rien d’anodin quand on sait que Casali est l’un des contributeurs réguliers du site extrême-droite Boulevard Voltaire, où l’on revendique fièrement son « islamophobie », et où un Jamel Debouzze est qualifié de « rat de Trappes »…

« LA RÉGRESSION ÉDITORIALE » D’ARMAND COLIN

Autre problème, et non des moindres : le rôle des éditions Armand Colin. C’est une « faute », selon Éric Fournier, d’avoir donné une légitimité à Casali. Nicolas Offenstadt parle lui de « régression éditoriale2 ». Si une réédition de Lavisse pouvait se justifier, pourquoi en confier les clés, et plus encore le prolongement, à quelqu’un comme Dimitri Casali ? Éric Fournier parle d’imprudence dans la démarche d’Armand Colin, mais on peut y voir également un cynisme opportuniste et s’interroger sur les liens entre les historiens de garde et une partie du monde éditorial. Si l’on ne peut guère s’étonner que les éditions Michel Lafont publient Métronome, il y a de quoi s’inquiéter quand Armand Colin, jusqu’ici éditeur sérieux d’ouvrages de sciences humaines, prenne le risque de se délégitimer en se mettant à son tour à relayer les travaux des historiens de garde.

LE PRÉTEXTE DE L’OFFENSIVE : L’ALLÈGEMENT DES PROGRAMMES

Marronnier des historiens de garde à chaque rentrée scolaire : les programmes. Cette année, le prétexte a été tout trouvé avec la décision du ministère de les alléger, notamment celui de 3e. Principale explication, une chute des résultats au DNB (le mythique Brevet des collèges) due à l’impossibilité de terminer les programmes, mais surtout à un choix de questions et de thèmes inique. Raison à peine évoquée par les médias…

Toutefois, ce qui nous intéresse ici, c’est la manière avec laquelle les historiens de garde et leurs relais médiatiques ont profité de cette décision pour asséner une nouvelle fois leur discours sur les errements d’une histoire scolaire dévoyée, avec le soi-disant abandon de la chronologie et la mise au placard des « grands hommes ».

POUR CASALI, UNE HISTOIRE PRISONNIÈRE DES « LOBBYS » ET DES « ANCIENS TROSKYSTES »

Du Figaro au Point, en passant par L’Express ou le site Atlantico.fr, voire France Télévision qui se distingue, comme d’habitude, par son soutien aux promoteur du roman national, toute la presse qui se fait le relais du discours des Casali et consorts a été mobilisée.

Pour commencer, Casali lui-même, sur le site Atlantico3, qui crie à la « supercherie » et au « bricolage », mais surtout pointe le rôle de « lobbys », coupables de remplacer les grands hommes et la chronologie (« grand-mère de l’Histoire ») par des « thématiques compassionnelles qui ont remplacé l’essence de l’Histoire ». De nouveau, il insiste sur Vichy, dont il juge qu’elle est représentée dans les programmes comme « une dictature de nature franco-française, déconnectée de l’Occupation allemande ». En plus des « lobbys », les coupables désignés sont les fameux « pédagogues » autour de Philippe Meirieu et des « anciens trotskystes », qui ont fait de l’histoire une « étude froide et atomisée ».

GALLO : « CLOVIS, SOCLE DE CONSTRUCTION DE LA NATION »

L’académicien Max Gallo, auteur du bréviaire des historiens de garde (L’Âme de la France : Une histoire de la Nation des origines à nos jours, Fayard, 2007), a lui aussi profité de la polémique pour revenir sur la prétendue disparition de la chronologie au profit d’une histoire thématique. Interviewé par Le Figaro (6 septembre 2013), il laisse croire qu’on n’apprend plus aux élèves à se repérer dans le temps, une contrevérité matraquée régulièrement par les historiens de garde. Mais il insiste surtout sur la nécessité, selon lui, d’un retour à l’histoire de France, car l’histoire serait d’abord « un enracinement ». Comme les autres historiens de garde, notamment Casali et Deutsch, Gallo déplore l’enseignement de l’histoire de l’Afrique (10% du programme d’histoire de 5e) au détriment de l’histoire de France. Il va encore plus loin en appelant à faire de Clovis « le socle de la construction de la nation pendant plusieurs siècles ».

Craint-il « le grand effacement », étape indispensable avant « le grand remplacement », comme s’en inquiète le site Boulevard Voltaire4.

LES CONTREVÉRITÉS DE FRANCK FERRAND

Stéphane Bern a reçu Dimitri Casali le 12 septembre 2013 sur RTL.
Stéphane Bern a reçu Dimitri Casali le 12 septembre 2013 sur RTL.

Parmi les réactions à cet allègement des programmes, on pourrait également citer Stéphane Bern (sur BFM TV. Il a également a reçu Dimitri Casali sur RTL), mais c’est l’attitude de Franck Ferrand qui est, sans surprise, la plus caractéristique des méthodes des historiens de garde.

C’est sur Europe 1 (chez Thomas Sotto), puis sur son site qu’il a réagi, par une chronique5 qui, à la fois ressasse les obsessions des historiens de garde, et glisse quelques contrevérités sur la réalité de ces allègements, pour une fois encore laisser croire que des sujets qu’il juge fondamentaux sont abandonnés.

En effet, Franck Ferrand prétend que « les chapitres de la mondialisation, de la construction européenne, du rôle du général de Gaulle en juin 1940 » ont été abandonnés… ce qui est totalement faux ! Pour les détails, nous renvoyons à la lettre ouverte de la forumeuse Al-Qalam sur le site Néoprofs6, où les réactions ont d’ailleurs été vives contre les contrevérités de Ferrand, tout comme ses curieuses méthodes de triage des commentaires gênants sur son site.

Franck Ferrand, un "dissident" qui s'est vu remettre le grade de chevalier des arts et des lettres le 20 juin 2012 en présence de François Sarkozy.
Franck Ferrand, un « dissident » qui s’est vu remettre le grade de chevalier des arts et des lettres le 20 juin 2012 en présence de François Sarkozy.

Sur son site, l’animateur revient une nouvelle fois sur « la mise hors-jeu de Jeanne d’Arc, de Louis XIV et de Napoléon » au profit du royaume de Monomotapa, et fait référence à une enquête très critiquée sur la baisse du niveau des élèves en histoire, l’expliquant par la perte d’une histoire incarnée et surtout de « repères chronologiques et biographiques ».

Dernier acte de l’offensive Ferrand, la victimisation. Comme il l’écrivait dans son Histoire interdite, Ferrand se veut le relais des petites gens, à qui on cache la vérité, et pour cela il prend des risques. Il a donc vu dans les critiques, notamment celles des enseignants en histoire du site Néoprofs, une violente « prise à parti » contre son « point de vue dissident sur l’école7 ».

Alors que les programmes d’histoire vont probablement être revus d’ici la fin de la mandature actuelle (la dernière version ne date que de 2008), on voit qu’il faut rester vigilant. Les historiens de garde, avec une réelle puissance médiatique, ne cessent d’attaquer les angles récents des programmes (qu’on peut évidemment discuter, mais pas forcément pour les mêmes raisons), réclamant de plus en plus ouvertement un retour à un certain roman national, fait de grands hommes et de chronologie, mais surtout libéré du prétendu danger d’une autre histoire, particulièrement celle venue « d’ailleurs ».

En attendant, on méditera sur l’une des sorties dont Dimitri Casali a le secret, qui nous éclairera peut-être sur le projet des historiens de garde pour le rôle de l’histoire à l’école :

 Nous nous sommes nos ancêtres, dans le passé, et nous, et nous nous serons nos descendants dans le futur8.

Christophe Naudin

  1. É. Fournier, « Le Petit Casali-Lavisse : les liaisons dangereuses d’Armand Colin ». Lire aussi L. De Cock, « Pédagogie ou usurpation ? A propos du Petit Lavisse confisqué par Dimitri Casali ».
  2.  N. Offenstadt, « Du ridicule à la régression », Le Monde des Livres, 5 septembre 2013.
  3. D. Casali, « Exit la chronologie : comment la refonte des programmes transforme les cours d’histoire en une machine idéologique »
  4. J. Karl, « Histoire à l’école : le grand effacement s’accélère ! ». Précisons que la notion de grand remplacement est tirée de l’ouvrage éponyme de Renaud Camus (2011) dans lequel il assimile l’immigration à une « contre-colonisation ». R. Camus a appelé à voter pour Marine Le Pen aux élections présidentielles de 2012.
  5. F. Ferrand, « L’humeur du 8 septembre : Colin-Maillard »
  6. A. Qalam, « Lettre ouverte à Franck Ferrand, ou comment De Gaulle a disparu des programmes ». Voir aussi le topic suivant.
  7. F. Ferrand, « Humeur : chaud et froid »
  8. C dans l’air, 12 septembre 2013.

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